Et si c'était lui, Robert Crais, le nouveau chantre de Los Angeles ? Ils sont rares ceux capables aujourd'hui de faire aussi bien vivre la mégalopole californienne, sombre et violente, fiévreuse et tourmentée. Un don qu'il étale une nouvelle fois avec « A l'ombre du mal », son dernier roman. L.A. est bien le royaume de ce type pourtant né en Louisiane mais qui raconte avoir eu « la » révélation le jour où, adolescent, il a acheté un vieux polar d'occasion. Le titre ? « The Little Sister » (« Fais pas ta rosière » dans sa version française). L'auteur ? Raymond Chandler. « J'ai dévoré ce livre et décidé immédiatement qu'un jour j'écrirais des histoires qui se passeraient à Los Angeles. »
Le petit jeune a donc débarqué dans la cité des Anges, où il a oeuvré comme scénariste pour plusieurs séries TV (« Hill Street Blues », « Miami Vice »...) avant de percer dans le roman policier. Chandler avait Philip Marlowe, son détective fétiche. Crais a inventé un duo de héros récurrents, Elvis Cole et Joe Pike, deux privés associés dont l'originalité littéraire est d'être chacun tour à tour le principal protagoniste de l'histoire.
Cette fois, le héros est Elvis Cole. Très pur et assez dur, ce vétéran du Vietnam respire sa ville, entre son petit bureau du centre et sa maison à terrasse au creux d'un canyon surplombant Hollywood, où le concert des coyottes le réveille chaque matin. Mais tout dur qu'il soit, Cole a une conscience, parfois mise à rude épreuve.
Dans « A l'ombre du mal », il est rattrapé par une ancienne affaire : un type dont il a démontré l'innocence cinq ans auparavant mais qu'on vient de retrouver suicidé, avec à côté de lui un album photo contenant les Polaroïd de sept cadavres de femmes. Cole, l'homme qui « traque les ombres pour laisser de la place à la lumière », ne croit pas à la culpabilité de ce « serial killer » tout désigné. Pour sauver son honneur et la vérité, il va mener sa propre enquête, pleine de flics tordus, d'avocats véreux et de politiciens douteux, de victimes innocentes, de témoins instables et de proches bouleversés.
L'intrigue est astucieuse à défaut d'être totalement convaincante, l'enquête rondement menée. Quant à la ville... L'auteur de « L.A. Requiem » est un héritier très digne de Raymond Chandler et de Dashiell Hammett. Dans ses pages, Los Angeles est magnifique : on rêve d'arpenter Laurel Canyon, d'escalader les collines d'Hollywood ou d'emprunter le Pasadena Freeway ( « jusqu'à Montecito Heights, où l'autoroute s'intègre officiellement à la route 66 »). Allez, suivez le guide.
"A l'ombre du mal", de Robert Crais
Traduit par Hubert Tézenas, Belfond, 326 pages, 20,50 euros.
In Les Echos du 20 Octobre 2009
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