Le bref roulement de batterie à l'attaque de « Badlands » est gravé à jamais dans l'oreille évidemment sélective d'un vrai fan de Bruce Springsteen. « Badlands » est le premier des classiques qui composent « Darkness on the Edge of Town », quatrième album du « Boss » - et souvent le préféré desdits vrais fans, en même temps que celui qui l'a révélé en France. Publié en 1978, il fait aujourd'hui l'objet d'un battage à la (dé)me-sure du rocker américain.
Cette intro rythmique revient immédiatement à l'esprit lorsque l'on visionne « The Promise : Darkness on the Edge of Town Story », un documentaire sur la gestation de l'album. On y voit Springsteen s'épuiser pendant des jours à obtenir le son de batterie qu'il a en tête, une obsession qui finit même par inquiéter son groupe, le producteur et les techniciens. Mais c'est la force du film de montrer à quel point ce musicien pas encore trentenaire est habité par son projet, qui le voit s'enfermer plusieurs mois dans une ferme du New Jersey transformée en studio d'enregistrement.
A ce moment-là, Springsteen n'a rien sorti depuis trois ans et « Born to Run », l'album qui l'a vu devenir une icône (« J'ai vu le futur du rock'n roll », écrit un journaliste de « Rolling Stone » après un concert) et faire la couverture la même semaine de « Time » et de « Newsweek ». Un conflit avec son ex-manager l'empêche d'enregistrer, mais il a accumulé un trésor, des dizaines et des dizaines de chansons qu'il va patiemment décanter, épurer et trier. C'est ce processus que fait revivre le documentaire, l'aventure artistique et la quête personnelle d'un musicien dont on (re)découvre la personnalité et la sensibilité, loin de l'image de rocker bourrin que certains lui prêtent (« Born in the USA », chanson mal comprise, lui aura fait du mal...). On est littéralement frappé, par la maturité de ce type, dont la vision romanesque et poétique n'est pas loin de celle d'un Dylan.
Puissance et sensibilité
De ces longues semaines en studio est donc issu l'album « Darkness », et bien d'autres chansons abouties dont 21 figurent sur le double album « The Promise ». On y retrouve des inédits, certains devenus hymnes des concerts de l'E-Street Band (« Fire »), des premières versions de classiques (« Racing in the Street ») et même, curiosité, sa version de « Because the Night », que Springsteen ne garde pas (il ne veut pas de chanson d'amour sur son album) et qu'il offre à Patti Smith. Un double CD évidemment moins cohérent que l'album originel, mais impressionnant de puissance et de sensibilité. Bref, du vrai Springsteen.
Et comme avec le « Boss », rien n'est jamais assez, Sony a également concocté un impressionnant coffret de 3 CD et 3 DVD (que nous n'avons pas pu visionner). Au programme, côté CD, l'édition remasterisée de « Darkness » et le double inédit. Côté DVD, outre le documentaire, un concert enregistré en 1978 à Houston et, étonnant retour, une reprise intégrale en 2009 de l'album phare par l'E-Street Band sur scène à Asbury Park, station balnéaire du New Jersey et repère incontournable de la mythologie springsteenienne. A défaut de ce coffret riche mais évidemment réservé aux collectionneurs, tout ce buzz aura, on l'espère, un effet salutaire : inciter ceux qui, pauvres d'eux, n'ont jamais goûté à « Darkness on the Edge of Town » à s'y frotter. Ils ne le regretteront pas.
In Les Echos du 12 novembre 2010
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