« Pitcher » Modiano ? Mission évidement impossible. Dans Le café de le jeunesse perdue – un titre si modianesque -, l’écrivain poursuit sa quête de fantômes, de créatures, de silhouettes. Rien n’est jamais vraiment clair ni délimité, tout ressemble à ces « zones neutres » qui obsèdent l’une des voix du livre.
Cette fois en effet, Modiano fait parler à tour de rôle plusieurs personnages. Tous ont côtoyé une certaine Jacqueline Delanque, Louki pour ses amis, dont le souvenir, comme tout souvenir chez Modiano s’évapore dans les brumes du passé. Louki est elle-même l’un des narrateurs et replonge dans son enfance, aussi perdue que la jeunesse du titre. Bref, inutile d’essayer de résumer ce livre unique comme tout Modiano. Pour un pitch, s’adresser à l’écrivain ordinaire d’à coté…
« Dans cette vie qui vous apparaît parfois comme un grand terrain vague sans poteau indicateur, écrit Patrick Modiano, au milieu de toutes les lignes de fuite et les horizons perdus, on aimerait trouver des points de repère, dresser une sorte de cadastre pour n’avoir plus l’impression de naviguer au hasard. » Plus que jamais, Modiano fournit des clés pour comprendre ses livres, ou plutôt comprendre qu’il n’y a pas grand-chose à comprendre, qu’il faut d’abord ressentir, deviner, appréhender. En une vingtaine de romans, il a construit sur un sable très fin un univers impalpable, irréel mais pourtant irrémédiablement marquant.
« Les choses se répètent, les mêmes noms reviennent, explique-t-il dans une interview au Point (consultable sur Lepoint.fr). Ce ne sont pas vraiment d’ailleurs des répétitions, mais des ébauches sur lesquelles je reviendrais sans cesse. » Dans son précédent roman, Un pedigree, Patrick Modiano avait approché l’autobiographie pour, dit-il, « se débarrasser d’un certain nombre de choses ». Avec ce Café de le jeunesse perdue, il retourne à ses personnages, qui sont autant de lui-mêmes.
« Parfois nous nous rappelons certains épisodes de notre vie et nous avons besoin de preuves pour être bien sûr que nous n’avons pas rêvé», dit l’un des narrateurs. Chaque roman de Modiano est un recueil d’épisodes, une somme de preuves et de détails (celui-ci mentionne quatre-vingt trois rues, a dénombré un critique pointilleux), et pourtant on en sort à chaque fois comme on émerge d’un rêve. C’est la magie des livres et c’est le génie de Modiano.
"Dans le café de la jeunesse perdue" (Gaillimard)
In Metro du 4/10/2007
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