Bob Dylan va avoir soixante-dix ans. Avec ses milliers de mots, ses centaines de chansons, ses innombrables concerts, le poète et rocker a marqué de son empreinte unique la culture américaine et au-delà. Tentative de portrait.
Le 24 mai, Robert Allen Zimmerman, de Duluth, Minnesota, plus connu sous le nom de Bob Dylan, fêtera ses soixante-dix ans. Pour l'occasion, il semble s'être accordé une pause : sur son site officiel (), son planning du mois de mai est vide. Aucun concert prévu pour celui qui s'est engagé depuis tant d'années dans son « Never Ending Tour » (la tournée sans fin), qui lui fait inlassablement sillonner la planète. Il y délivre des prestations d'une qualité, disons, inégale (il faut être prudent dans la critique, ses fans les plus acharnés ont la dent dure...). La tournée reprendra mi-juin en Irlande et se promènera en Europe avant de repartir aux Etats-Unis (une halte supplémentaire dans une salle parisienne s'ajoutera-t-elle au programme ?). Mais le vieux Bob ne prêtera aucune attention aux éventuels signes d'affection : imprégné de sa musique et de ses chansons, concentré sur sa guitare, son harmonica et ses claviers, Dylan traverse ses concerts en solitaire, avare de mots et d'échanges. Certains jours, c'est un miracle. D'autres, un désastre. Ce « barde errant », comme le baptise François Bon dans la biographie qu'il a écrite, « on dirait un homme sans bonheur [...]. Bob Dylan, au présent, un concert en panne, un concert au sommet. »
Dylan et les concerts... Sa si longue carrière est ponctuée de rendez-vous célèbres : en 1965, à Newport, il fait scandale avec une guitare électrique en plein festival folk; en 1966, à Londres, il fait chavirer le Royal Albert Hall; en 1971, à New York, il offre son aura au concert pour le Bangladesh de son ami George Harrison; en 1976, à San Francisco, il transcende le concert d'adieu du Band, « son » groupe; en 1992, à New York encore, il conclut par le splendide « Forever Young » un mégaconcert où une brochette de rock stars est venue fêter ses trente ans de carrière. Jeune à jamais...
Raconteur unique
Résumer soixante-dix ans de Dylan est bien sûr une hérésie. Une vie, quelques rencontres, des dizaines d'albums et surtout les centaines de chansons du plus grand « song-writer » que l'Amérique ait engendré. Ce sont elles qui permettent d'appréhender un poète et un raconteur unique, un artiste et un homme complexe, voire contradictoire. Lui-même a esquissé une autobiographie déroutante : ses « Chroniques » (Fayard, 2005) sont en fait le premier tome d'une série pour l'instant sans suite, une addition de moments, sans logique chronologique, où il reconstruit son personnage et mélange les repères et les rares certitudes qu'on pouvait avoir.
Pour cerner Dylan, on peut se raccrocher aux hommages qui sont rendus ces jours-ci, à l'approche du 24 mai, à celui que Bruce Springsteen appelle « le père de mon pays ». Et pour reconstituer Dylan, le défragmenter, il faut plonger et replonger dans chaque album majeur. « Et puis j'écoute les chansons. Et j'oublie tout ce que j'ai appris », écrit Alain Rémond, fan « sauvagement subjectif » qui confesse une « névrose obsessionnelle » pour Bob D.
Son répertoire est une voie d'approche. Encore faut-il se repérer dans cette invraisemblable collection de pépites. Exercice impossible proposé récemment (sur Facebook, où ils sont nombreux...) à un groupe de fans : choisissez vos trois chansons phares de Dylan. Résultat, une longue liste, dont on élimine des merveilles, de « Desolation Row » à « Girl From the North Country » que Dylan a chantée seul, puis en un mémorable duo avec Johnny Cash, de « Masters of War » à « Mr Tambourine Man ». Et toutes les autres.
On garde tout de même bien sûr « Blowing in the Wind » (sur « The Freewheelin'Bob Dylan »), plus qu'une « protest song » emblématique des années 1960 - on pourrait d'ailleurs débattre longuement du Dylan « protest singer ». Tant de fois repris, de Peter, Paul and Mary à Stevie Wonder, cette mélodieuse ballade garde une force incroyable. Il suffit d'en écouter les multiples versions concert qu'en a livrées Dylan et de les compléter par celle, formidable de puissance maîtrisée, de Bruce Springsteen, seul avec sa guitare à Paris, en 1988.
On pointera aussi l'essentielle « Like a Rolling Stone » (sur « Highway 61 Revisited »), parfaite synthèse de l'univers dylanien ( « when you got nothing, you got nothing to lose »), dont les Stones eux-mêmes ont fait un rendez-vous presque obligé de leurs propres concerts. Dans sa biographie, François Bon en raconte la construction hallucinante : 15 prises (la onzième sera retenue), des musiciens « au radar » à qui Dylan n'a pas donné les paroles et qui ne savent pas quand la chanson se termine, 50 couplets dont il ne gardera que 21... « Une alchimie », résume François Bon.
Une renaissance
Et puis on retiendra deux titres de l'album « Blonde on Blonde », monument dylanien absolu. Deux chansons d'amour, deux faces d'un artiste qui en a tant, le rude « I Want You » ( « so baaaaad » ) et le doux « Vision of Johanna ». Mais chez Dylan, la frontière entre rudesse et douceur est si mouvante.
Après les 60's, décennie dylanienne, la suite aura surtout permis à l'artiste de renforcer son empreinte, ineffaçable, sur la culture américaine. Les concerts, parfois immenses, les disques, pas tous négligeables, et les influences, multiples. Très subjectivement pourtant, on privilégie un album de 1975 (« Blood on the Tracks ») qui illumine ce répertoire de sa profondeur, sa justesse et sa beauté, symbolisée par le si pur « Shelter From the Storm ». Dylan sort d'années difficiles et ce disque, parfait du début à la fin, marque une renaissance. « Je ne comprends pas comment les gens peuvent accrocher à ce disque, dira pourtant Dylan, cité par Bon, vu ce que je traversais en l'écrivant... » Entre Dylan et ses fans, l'incompréhension est souvent là. Pas grave, il reste ses chansons. Happy Birthday.
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