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Books and Music

C'est ainsi que naissent les pierres...

Posted on June 22 2012 by François Bourboulon

C'est ainsi que naissent les pierres...

Le 12 juillet prochain marquera le cinquantième anniversaire du premier concert officiel des Rolling Stones. Retour en trois temps et trois lieux sur les premiers mois londoniens d'une saga planétaire qui n'en finit pas.

Marquee Club, 165 Oxford Street

« A l'époque, je disais : "J'espère qu'ils ne nous prennent pas pour un groupe de rock and roll. On n'y était pas encore, on jouait surtout du blues. » (Mick Jagger)

Pour les vrais spécialistes des Stones - à commencer par François Bon, auteur de l'indispensable « Rolling Stones, une biographie » (Livre de Poche) -, le 12 juillet 1962 est la date fondatrice, la première pierre d'un long chemin : le premier concert officiel d'un groupe qui s'appelle encore les Rollin'Stones (leur nom vient du « Rollin' Stone » de Muddy Waters, et a été choisi par Brian Jones). Brian Jones, Keith Richards et Mick Jagger, trois copains, ont été invités à se produire au Marquee par Alexis Korner, un des pianistes résidents de ce club, qui accueille des concerts de jazz et de rhythm and blues.

Jones, Richards et Jagger ne sont encore que trois jeunes types passionnés par une musique, le blues, et la tête pleine de rêves. Le blues est à l'origine de leur rencontre et à la base de leur musique balbutiante. « A cette époque, on était des idéalistes avec une mission : promouvoir bénévolement le blues de Chicago », dit Keith Richards dans « Life », son autobiographie (Robert Laffont).

Les Stones ne sont pas encore au complet. La vraie formation se produira pour la première fois le 2 février suivant. Un bassiste (Bill Wyman, recruté avant tout parce qu'il possédait un magnifique ampli Vox AC30) les a rejoints. Et, surtout, le batteur Charlie Watts, jazzman à l'origine, vient apporter au groupe sa base la plus solide et une vraie crédibilité aux yeux de la scène musicale londonienne. Il quitte l'agence de pub où il est salarié pour rejoindre les Stones et leur avenir plus incertain. Il n'a rien d'une star et la seule contribution à la légende des Stones de cet homme sage, marié à la même femme depuis les années 1960, est strictement musicale. On ne l'a jamais entendu s'offrir un solo sur scène, mais ce batteur unique est la clef de voûte du groupe, la pierre la plus solide sur laquelle il est bâti.

102 Edith Grove, Fulham

« L'appart où on vivait, Mick, Brian et moi [...] était vraiment répugnant et, pour nous, c'était presque une activité professionnelle d'aggraver encore son état, mais, de toute façon, on n'avait pas les moyens de l'arranger. » (Keith Richards)

Pour comprendre les Stones, il faut lire (entre autres) le chapitre 4 de « Life ». On y découvre le décor sordide et les conditions épouvantables dans lesquelles les trois Stones survivent, avec leur colocataire James Phelge (devenu écrivain et aujourd'hui blogueur pour le Huffington Post UK). L'appartement est « puant et insalubre », écrira Andrew Loog Oldham, leur futur manager dans son autobiographie (Flammarion). « Le vieux lino usé dans la cuisine m'a consterné. Il n'y avait pas de téléphone et l'endroit sentait la friture en permanence. » Mais c'est aussi comme cela que débutent les légendes.

« On y a posé nos sacs à l'été 1962 et on y a passé un an, survivant à l'hiver le plus froid depuis 1740, écrit Richards. Il y avait deux lits, des matelas à même le sol, pas de meubles pour ainsi dire et un tapis usé jusqu'à la corde. On ne décidait jamais à l'avance qui dormirait où et ce n'était pas très important parce qu'on finissait en général par se réveiller tous les trois par terre, à côté de l'énorme meuble radio-tourne-disque. »

Quand ils ne dorment pas, ou ne traînent pas dehors pour voler de la nourriture, ils passent donc des heures à écouter leur musique de coeur et, pour Jones et Richards, à expérimenter tous les accords de guitare, à retrouver la sonorité des bluesmen américains qu'ils idolâtrent. Quant à Jagger, il peaufine son chant et développe son incroyable talent d'harmoniciste, pour lui aussi jouer un rôle de musicien face aux deux guitaristes cinglés qu'il côtoie. C'est bien à cette période que le groupe est « sur le point d'éclore », raconte magnifiquement Keith Richards, parce qu'il est « à la recherche d'un son ». Et c'est bien là que s'est créé le son Stones, leur marque de fabrique, là que Richards a façonné entre autres sa technique du riff, cette suite d'accords qui rend « Satisfaction », « Jumpin'Jack Flash », « Brown Sugar » ou « Start Me Up » uniques.

Crawdaddy Club, 1 Kew Road, Richmond

« Je n'avais jamais rien vu de tel. [...] . La musique était authentique et sexuelle, dirigée par les trois sur les tabourets et leurs acolytes à l'arrière. » (Andrew Loog Oldham)

Avril 1963 : depuis le Marquee, les Stones se sont fait une réputation naissante. Les contrats commencent à arriver, dont un engagement tous les dimanches au Crawdaddy, un club situé dans un hôtel de Richmond. Sur la scène étroite, « il n'y avait pas d'espace, raison pour laquelle Mick avait l'habitude de se se secouer et de bouger la tête au lieu de danser », se rappelle Charlie Watts. Cela tombe bien : il trouble les garçons et fait crier les filles... Dans la salle, un jeune type de vingt-deux ans les observe, fasciné. Andrew Loog Oldham a travaillé brièvement comme attaché de presse avec Brian Epstein, le manager des Beatles. Il tombe en extase devant ces types si différents et surtout devant Jagger.

Oldham va prendre le groupe sous sa coupe. Il change leur nom (les Rollin' Stones deviennent les Rolling Stones) mais pas leur look (ils restent sales et chevelus, par opposition aux Beatles, si propres sur eux). Il refait le casting (exit le « sixième Stone », le pianiste Ian Stewart, au look trop sage, qui continuera à officier en studio ou en tournée mais, surtout, n'apparaîtra jamais sur les photos et les pochettes). Et surtout, Oldham bouscule la hiérarchie du groupe : désormais, grâce à lui, Mick Jagger occupe le devant de la scène et le duo Jagger-Richards prend, sans trop d'états d'âme, le pouvoir. Il finira au sommet mondial du rock, quand Brian Jones finira, lui, dans sa piscine.

Oldham réussit à leur décrocher un contrat avec Decca, la maison de disques qui a refusé les Beatles l'année précédente, et à sortir leur premier 45 tours, une reprise du « Come On » de Chuck Berry. Un déclic intervient quand il parvient à convaincre un duo créatif qu'il connaît de son job précédent d'offrir une chanson aux Stones. Le duo, c'est Lennon et McCartney, la chanson s'appelle « I Wanna Be Your Man », et la fusée Stones est lancée.

Cinquante ans plus tard, après des dizaines d'albums et des centaines de concerts, elle est toujours en orbite. Certes un peu rouillée - et son moteur a parfois des ratés -, elle a laissé une jolie trace derrière elle. Et même si Jagger ne se voyait pas chanter « Satisfaction » passé trente ans, les Stones continuent à alimenter la chronique. On parle même, longtemps après le Marquee, d'une nouvelle tournée de ces rockers désormais septuagénaires. « Give it all you got. You got to never, never, never stop » (« Donne tout ce que tu as. Tu ne dois jamais, jamais, jamais arrêter »).

In Les Echos du 22 juin

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