Un écrivain – le narrateur de « L’herbe des nuits » - livre un voyage flou entre passé et présent. Modianesque, évidemment.
Souvent, sans doute, Patrick Modiano s’est couché de bonne heure et a puisé dans ses nuits quelques uns des fils ténus dont sont construits ses romans. Mais en quelques mots (« Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelques fois à dire cette phrase dans la rue, comme si j’entendais la voix d’un autre »), les premiers de son nouveau livre, Modiano résume ou presque son œuvre : le rêve, la rue, la phrase… Ajoutez-y des visages, des noms, des tonalités et vous aurez avec « L’herbe des nuits » une nouvelle pièce du puzzle modianesque, celui que s’était attaché à décrypter Denis Cosnard avec son excellent « Dans la peau de Patrick Modiano » (Fayard), qui mérite bien plus que l’ingratitude dont a fait preuve l’écrivain dans une récente interview.
Cette « Herbe des nuits » qui fait planer n’est pas folle. Elle est fine et sage comme son narrateur (cette fois, il s’appelle Jean), jeune homme flottant dans le Paris des années 1960, y côtoyant une faune incertaine - jeune femme mystérieuse, étudiant improbable et hommes louches - et qu’il tente avec peine de se remémorer des années après. Le décor, le casting et la trame sont des refrains connus, de ceux qui, à chaque fois, ravissent les fans et hérissent les autres.
La visite quasi-obsessionnelle de Paris, ses arrondissements, ses rues, ses places, ses lignes de métro, pourraient tourner à l’auto-pastiche. Certains personnages semblent être déjà apparus dans de précédents romans (les spécialistes sauront le dire). Dans « L’herbe des nuits », cependant, l’intrigue s’offre un ancrage relatif (chez Modiano, tout est toujours relatif) à l’actualité puisqu’y sont évoqués l’enlèvement et la disparition d’un homme politique marocain. Mais l’affaire Ben Barka n’est qu’un point d’accroche bien diffus dans un ballet très soft d’acteurs en clair-obscur. « Il me semble qu’à cette époque, raconte Jean (qui est lui aussi écrivain), je les voyais tous comme s’ils étaient derrière la vitre d’un aquarium et cette vitre nous séparait, eux et moi. » Derrière la vitre, donc, l’amie de Jean – mais s’appelait-elle vraiment Dannie, ou Dominique Roger, ou Mireille Sampierry, ou Michèle Aghamouri ? Et quels étaient ses vrais rapports avec Aghamouri justement, vrai-faux étudiant de Censier qui appartient (appartiendrait ?) aux services spéciaux marocains ?
Dans un aller-retour permanent et fusionnel entre hier et aujourd’hui (« Il n’y a jamais eu pour moi ni présent, ni passé », affirme Jean), Modiano se livre à l’exercice, si classique, chez lui, de mise en perspective d’images, de sons et de sensations. « Je crois qu’en ce temps-là, j’avais déjà compris que personne ne répond jamais aux questions », écrit-il. « En ce temps-là » (et sa variante « à cette époque »), revient maintes fois dans ces pages. Ces temps où Jean (donc Patrick) était « aussi sensible qu’aujourd’hui aux gens et aux choses qui sont sur le point de disparaître ».
Avec « L’herbe des nuits », Modiano a peut-être atteint un cap dans son œuvre. « Il me semble aujourd’hui que je vivais une autre vie à l’intérieur de ma vie quotidienne, écrit-il. Ou plus exactement que cette autre vie était reliée à celle assez terne de tous les jours et lui donnait une phosphorescence et un mystère qu’elle n’avait pas de réalité. » Qui n’a rêvé de cette autre vie à l’intérieur de la vie quotidienne ? Patrick Modiano en a fait son matériau. Sans ses livres, « tout cela, un jour ou l’autre, tomberait dans l’oubli », comme le dit Jean. Mais peut-on oublier ce qui n’a peut-être jamais existé ? C’est compliqué.
« L’herbe des nuits »
Patrick Modiano
Gallimard, 178 pages, 16,90€
Œuvre de famille
Un autre livre signé Modiano, « 28 Paradis, 28 Enfers doit paraître le 2 novembre prochain dans la collection Le Cabinet des lettrés au Promeneur, chez Gallimard. Selon Le réseau Modiano, l’indispensable site dédié à l’auteur, ce volume, à l'italienne et à double face, est cosigné par Patrick Modiano, sa femme Dominique Zehrfuss et leur fille fille cadette, Marie Modiano. Modiano et Zehrfuss ont déjà publié en 2005 un recueil intitulé 28 Paradis, un texte de l'écrivain accompagné de gouaches de son épouse.
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